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#BLACKLIVESMATTER – Interview avec Séphora Grimaldi

Ces derniers jours, la conversation sur le racisme a été au coeur de notre actualité. Et même si nos regards se sont tournés vers les violences policières aux États-Unis, nous avons eu envie, avec Séphora, de centrer notre attention sur le racisme en France : comment, là où nous sommes et dans notre contexte, pouvons-nous mieux comprendre l’autre et apporter une différence durable ?

Hello Séphora ! Est-ce que tu peux te présenter et nous en dire un peu plus sur toi ?

Hello. Je m’appelle Séphora (qui veut dire « petit oiseau » et non pas « déesse de la beauté » comme le prétendent certaines vendeuses du magasin Séphora, ne vous laisser pas avoir). Je suis née en France de l’amour entre un togolais et une française. J’ai eu la chance d’avoir une petite soeur et un petit frère qui sont mes trésors. J’ai 31 ans, je suis mariée à un homme extraordinaire.

Je suis passionnée par les voyages et les cultures. J’ai d’ailleurs beaucoup voyagé et vécu dans différents pays. J’aime apprendre, créer et partager. J’ai lancé mon blog Our In/Visible Beauty l’année dernière pour inspirer et encourager les femmes à célébrer leur unicité, leurs différences ; à apprendre à s’aimer et à s’accepter pour pleinement entrer dans leur destinée. Nous vivons dans une société aux standards de beauté limités, mais ces standards ne doivent pas nous empêcher de briller. Je suis également impliquée dans la lutte contre le trafic humain, particulièrement le trafic sexuel de femmes et d’enfants et la lutte contre le racisme.

Tu es une femme métisse. À quoi ressemble pour toi le racisme, en France ?

Je crois qu’enfant, je n’ai pas réellement ressenti le racisme. C’est tellement bien d’être enfant ! Je pense que je n’y faisait pas réellement attention et je n’avais pas conscience que la couleur de peau pouvait gêner certains. En plus, j’ai grandi dans une ville qui était assez cosmopolite même s’il y avait très peu de noirs à cette époque. En tant que métisse, le racisme est quelque chose de tellement impossible à concevoir ! On se regarde dans le miroir et on a conscience d’être le fruit d’une union entre noir et blanc. Du coup je vivais en symbiose avec cela. J’étais très à l’aise avec ma famille blanche et très à l’aise avec ma famille noire. Je ne me suis jamais sentie intruse d’un côté ou de l’autre. En grandissant, par contre, j’ai ressenti cette différence : quand je vais en Afrique on m’appelle « yovo » ce qui signifie « blanche » mais pour la France je suis plutôt noire.

Puis tu as le racisme ordinaire où on se moque régulièrement de tes cheveux par exemple, on te dit que tu es plus belle avec des tresses ou avec les cheveux lisses. Et tes cheveux qui sont un des symboles de ton métissage — dont tu devrais être fière — deviennent un symbole de honte. J’ai haï mes cheveux jusqu’à il n’y a pas si longtemps d’ailleurs…

Et puis tu continues de grandir et tu en arrives à te poser des questions, comme mettre ou non ta photo sur ton CV pour que l’on voit que tu n’es pas complètement noire même si ton nom de famille le laisse penser… Je te dis ça les larmes aux yeux, parce que c’est tellement horrible de se poser cette question. Il y a un vrai problème. Mais sur le coup, on ne réalise même pas que c’est grave parce que c’est comme ça. On sait qu’on a moins de chance de trouver un poste, surtout un poste à hautes responsabilités si on est noir (ou arabe en France). Est-ce que c’est normal ? Non. Est-ce-que c’est juste ? Non. Mais c’est comme ça et on est tellement conditionnés que même en tant que noir ou métisse, on peut malgré nous contribuer à ce système mondial de suprématie blanche. On à l’impression que de toute façon ça ne changera jamais.

Mon papa a fait face au racisme et continue d’y faire face. Quand il est arrivé en France avec ma maman en 1987 (ils se sont rencontrés en Côte d’Ivoire pour la première fois, leur histoire d’amour est digne d’un film !), il se faisait constamment contrôlé par la police, parfois plusieurs fois par jour. L’agence par laquelle ils sont passés pour leur appartement ne voulait pas le leur louer, alors que le propriétaire avait spécifié qu’il voulait que se soit mes parents qui aient l’appartement… Une quinzaine d’année plus tard, le même scénario se produisit pour ma tante, la soeur de mon père, qui voulait louer l’appartement en dessous de chez nous. Je sais qu’aujourd’hui encore ils sont victimes de racisme régulièrement, particulièrement au travail pour mon père.

Du coup, quels conseils donnerais-tu à nos lecteurs blancs en France qui veulent être activement anti-racistes, mais qui ne savent peut-être pas par où commencer ? Quels seraient les premiers pas à prendre, les discussions à avoir avec soi-même et les autres, etc. ?
  • On ne peut pas comprendre le racisme en France aujourd’hui, sans remonter à l’époque de l’esclavage et surtout à la colonisation. Mon premier conseil serait donc de s’informer sur l’histoire des relations entre la France et les pays d’Afrique, la colonisation ou la néo-colonisation (c’est-à-dire la nouvelle forme de colonisation qui est présente encore aujourd’hui). Nous vivons dans un pays qui a pillé et qui continue de piller les ressources de certains pays d’Afrique, et je n’exagère pas quand je dis piller. La France exploite par exemple l’uranium au Niger pour faire tourner l’électricité en France notamment les centrales nucléaires. Oxfam a noté : « En France, une ampoule sur trois est allumée grâce à l’uranium nigérien. Au Niger, près de 90 % de la population n’a pas accès à l’électricité. » Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Je vous invite à faire vos recherches. La colonisation a crée dans la pensée commune, l’idée que les noirs n’étaient pas éduqués, pas civilisés, moins intelligents et qu’ils avaient besoin des blancs pour les aider et les sauver, c’est ce que l’on appelle le complexe du blanc sauveur. Quoi que l’on dise, un blanc face à un blanc n’aura pas la même attitude qu’un blanc face à un noir. Il nous faut donc déconstruire toutes ces idées reçues et décoloniser notre esprit.
  • Il faut être prêt à être mal à l’aise, à remettre beaucoup de choses en question, à faire face à son propre racisme intérieur. J’entends déjà crier « mais je ne suis pas raciste ! » Le fait de ne pas être raciste n’empêche pas d’avoir des propos racistes ou blessants. Je pourrais vous donner plein d’exemples de personnes de mon entourage qui ne sont pas racistes mais qui ont déjà eu des propos racistes, sans même s’en rendre compte. Il y a une réalité à laquelle les blancs ne sont pas confrontés et n’ont jamais été confrontés et ne seront jamais confrontés. Nous vivons dans un système qui privilégie l’homme blanc, donc c’est normal qu’ils ne puissent pas comprendre. On ne peut pas comprendre ce que l’on a pas vécu. Alors on a tendance à minimiser ou à ne pas se sentir concernés. 

Mais il y a cette phrase que l’on voit beaucoup passer en ce moment et qui résume bien l’idée : « Si je me tais, alors je deviens complice ». Donc à tous ceux qui ont décidé de ne plus être complices : MERCI, du fond du coeur MERCI.

  • Lisez des livres écrits pas des auteur(e)s noir(e)s, lisez des récits autobiographiques, faites vos recherches. Regardez des films car les images marquent notre esprit. C’est très dur à regarder, très violent, mais c’est la réalité. Faire face à la réalité est dur mais nécessaire pour la compréhension, la compassion et l’empathie. Quand on regarde des films comme 12 ans d’esclavage, film qui relate l’autobiographie de Solomon North (disponible en livre également, écrit par Solomon lui-même en 1853), ou encore Sarafina ! ou le documentaire sur Martin Luther King, on se rend compte de l’histoire qui nous a conduit jusqu’ici. On comprend mieux la douleur et la colère de l’autre.
  • Contactez vos connaissances noires et engagez la discussion avec eux. N’ayez pas peur de vous tromper, de ne pas dire la bonne phrase, de ne pas tout comprendre tout de suite. Il s’agit de déconstruire un système de pensées qui se transmet depuis des générations et des générations. Ça va prendre du temps alors soyez prêts à vous investir. Ne soyez pas susceptibles si l’on vous reprend sur des termes que vous utilisez qui sont blessants et/ou racistes. Interrogez-vous sur vos croyances concernant les noirs, l’Afrique. Analysez-les. Ouvrez la discussion avec les personnes blanches de votre entourage également. N’abandonnez pas, le combat anti-racisme ce n’est pas une mode, mais un mode de vie.
  • Une dernière chose : si vous faites du bénévolat en Afrique, par pitié, ne postez pas de photos des enfants là-bas avec les titres du genre « ils n’ont rien mais ils sont heureux ». Une photo de vous avec les enfants là-bas va encore centrer le narratif sur vous (complexe du blanc sauveur). Partagez plutôt des photos des bénévoles sur place (avec leur accord évidemment), des actions qui sont mises en place… mais  par pitié, évitez la propagation des stéréotypes négatifs. Prenez des photos qui mettront en valeur les enfants. Respectons leur dignité. Faites ce voyage pour vous-même et pour les personnes sur place. Si vous prenez des photos, organiser une soirée et montrez-les à vos proches à votre retour. Vous n’avez pas à prouver que vous êtes « une bonne personne en allant aider les pauvres africains » sur vos réseaux sociaux. En France, nous sommes les premiers à ne pas vouloir afficher nos enfants sur les réseaux sociaux, pourquoi est-ce que c’est okay de le faire avec les enfants d’Afrique (ou d’Asie ou d’ailleurs) ? Ces enfants sont ensuite associés à des hashtags comme « pauvreté ». C’est humiliant pour eux. Eux aussi ont le droit au respect de leur intimité et de leur vie privé. Dans cette optique je vous conseille de lire cet article.
En grandissant et en t’informant sur le sujet, comment est-ce que tu as réussi, au fil du temps, à utiliser ta colère et ton sentiment d’injustice tout en restant ancrée dans l’amour de l’autre ? Humainement, les deux peuvent être très compliqués à allier… quels conseils donnerais-tu à nos lecteurs de couleur en France qui veulent utiliser leur voix pour un changement durable ?

C’est au collège que j’ai commencé mes recherches par rapport à mon héritage, l’histoire de l’Afrique, l’esclavage, la ségrégation, la colonisation, l’inégalité… Ce que j’ai découvert à déclenché en moi une haine contre l’injustice — pas forcément contre tous les blancs, mais c’était des sentiments très durs à gérer car je ne savais pas quoi faire de cette colère. Le livre Dans la peau d’un Noir de John Howard Griffin m’avait particulièrement interpellée… J’ai donc arrêté pendant un temps de lire ce genre de livres.

Je pense qu’aujourd’hui c’est très difficile pour nous, pour les personnes de couleur, de voir que les choses n’ont que très peu évoluées. Je comprends la colère des noirs aux Etats-Unis, je comprends qu’ils soient fatigués. Je comprends qu’ils en viennent à la violence (bien que beaucoup de casse sont également faites par des blancs, vidéo à l’appui, mais on ne va pas entrer dans ce débat). Mais la haine attise forcément la haine. La haine ne fera pas changer les choses. La violence attisera la violence et ne fera pas entendre nos voix.

Pour ceux qui sont chrétiens, je pense que la première solution est de prier, de déverser notre colère aux pieds de Jésus. Ce Jésus qui a pris le temps de passer par la Samarie alors que beaucoup de juifs étaient racistes contre les samaritains. Ce Jésus qui aimait les malaimés, les rejetés. Ce Jésus qui haïssait l’injustice. Les propos de ceux qui se sont servis de la Bible pour justifier le racisme ne sont pas fondés, ne sont pas vrais. Jésus aimait les étrangers. Jésus aime les noirs. Jésus hait le racisme…mais Jésus aime les racistes. Il veut les sauver eux aussi.

Parfois je me mets devant Dieu et je pleure, je crie, je lui donne toute ma peine, et toute ma colère. Et alors Il me rappelle, que Lui aussi souffre de toute cette injustice, qu’Il n’est pas sourd aux cris des opprimés.

  • Psaumes 34:7 dit : « Quand un malheureux crie, l’Éternel entend, Et il le sauve de toutes ses détresses. »
  • Le Psaume 9:10 nous dit encore que “L’Éternel est un refuge pour l’opprimé, Un refuge au temps de la détresse. »
  • Et dans Psaumes 34:18 que « L’Éternel est près de ceux qui ont le coeur brisé, Et il sauve ceux qui ont l’esprit dans l’abattement. » 

La justice est au coeur de Dieu. La justice est l’essence même de Dieu. La Bible est remplie de versets à ce sujet là. C’est une vraie consolation, un vrai réconfort pour moi.

Pour les artistes, utilisez votre art comme canal. Plus jeune, je faisais mes deuils en chanson. J’écrivais et je chantais, ça m’aidait beaucoup dans la gestion des mes émotions. Peignez, écrivez, dansez, créez… Laissez sortir tout ce que vous ressentez.

Parlez-en avec des personnes qui pourront comprendre votre douleur. Priez ensemble, priez pour la paix, pour la justice et même pour ceux qui sont racistes. Jésus a dit dans Luc 6:27-28 : « Mais je vous dis, à vous qui m’écoutez: Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous maltraitent. »

Le racisme est un péché et c’est le péché qui nous divise mais en réalité nous sommes tous frères et soeurs avec des degrés de marrons et de noirs différents !

Utilisez vos plateformes pour être des canaux de paix, d’unité. Vous pouvez également diffuser des informations historiques pour aider votre communauté à comprendre et à se remettre en question. Même quand on en parlera plus sur Instagram ou à la télé, continuez d’être des instruments de changement. Vous ne verrez peut-être pas le fruit de votre travail, mais ce que vous semez en chemin n’est pas en vain.

Personnellement, où est-ce que tu puises ta/tes source(s) d’information ?

Je suis des personnalités noires sur les réseaux sociaux, des artistes (Arielle
Estoria), des activistes (Terry Crews), des conférenciers (Priscillia Shirer), des
pasteurs (Tony Evans)… Je lis beaucoup en anglais. J’écoute des podcasts. En ce
moment j’écoute le livre audio « White fragility, why it’s so hard for White people to
talk about racism
» (la fragilité blanche, pourquoi est-ce si difficile pour les blancs de
parler de racisme) de Robin DiAngelo.
Il faut que je me mette sérieusement à faire des recherches pour trouver de bonnes
sources d’informations en français. Il y en a déjà une que je vous conseille
vivement et qui est très bien pour comprendre l’histoire coloniale de la France :
Histoires Crépues. Ils sont sur Insta et sur Youtube.

Qu’est-ce que tu penses être l’aspect le plus puissant de notre diversité en
France ?

La diversité, c’est ce qui fait la beauté de notre monde. Petite, il y avait un livre que j’aimais beaucoup, où le personnage vivait dans un village d’une seule et même couleur. La couleur change et évolue au fur et à mesure du livre, mais ce n’est qu’une fois que toutes les couleurs sont là que le village est heureux. Il faut arrêter de dire « je ne vois pas les couleurs, on est tous pareils. » Je comprends que ça puisse venir d’un bon sentiment mais si je vous montre deux roses, une blanche et une rose et que je vous demande quelle est la différence entre ces deux fleurs, tout le monde dira  : « l’une est blanche, l’autre est rose ». Personne ne dira « je ne vois pas de différence, pour moi toutes les fleurs sont pareils. » Il n’y a aucun mal à appeler un noir, un noir, un blanc, un blanc. Différence ne veut pas dire division, tout comme uniformité ne veut pas dire unité. Nous pouvons être différents et unis. Nous pouvons chacun célébrer notre couleur tout en acceptant et célébrant celle de l’autre.

Pour moi, l’aspect le plus puissant qui pourrait ressortir de la France serait le partage. Le partage est une force. Nous pouvons tous apprendre les uns les autres, de nos différentes cultures, de nos différentes origines sans cherchez à imposer un modèle, un système qui aurait le dessus sur les autres. Imaginez si les européens étaient arrivés en Amérique et avaient pris le temps d’échanger, de partager et d’apprendre des indiens… Et si au lieu d’arriver en maîtres sauveurs ils avaient pris le temps de faire pareil en Afrique… Le monde serait bien différent de ce qu’il est aujourd’hui. Il n’est pas trop tard. Il n’est jamais trop tard pour commencer. Échangeons, apprenons, partageons ensemble. Nous n’en serons que plus forts.


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Séphora est Franco-togolaise, et voyage depuis ses deux ans. Passionnée de culture, elle a vécu dans 4 continents. Amoureuse du partage, elle crée son blog Our In/Visible Beauty l’année dernière pour encourager les femmes à célébrer leurs différences et leur unicité, à s’aimer et à s’accepter pour pleinement entrer dans leur destinée.

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